RAPPORT DE MISSION A L’HOPITAL DE BRICKAVILLE EN AOUT 2009
Nous avons effectué une mission de soins à l’hôpital de Brickaville du 30 juillet
au 08 août 2009.
1. Brickaville
Brickaville (Ampasimanolotra) est située sur la côte Est de Madagascar,
à 100 kilomètres au sud de Tamatave, sur la RN 2.
Elle doit son nom à Charles Bricka, chef des travaux publics à l’époque de la colonisation française.
La population, essentiellement jeune, s’établit aux environs de 30 000 personnes.
2. Le système de santé
Brickaville dispose d’un centre de santé de base 2, d’une dentisterie et d’un centre hospitalier de district I (CHD I).
Il est intéressant de lire l’Express de Madagascar du 04-11-2005 :
« Les habitants de Brickaville n'auront plus à rejoindre Toamasina ou Antananarivo pour les interventions chirurgicales. Ce district de la région Antsinanana, sur la RN 2, acquerra bientôt un Centre hospitalier de district niveau II (CHD II).
Le nouveau CHD II sera construit sur une superficie de 1 300 m2 dans le village Mahatsara, dans le fokontany d'Andohanako, à sept kilomètres de la ville. Les travaux ont débuté samedi, et ce pour une durée de onze mois.
Il comportera plusieurs services, entre autres la maternité, la chirurgie, la dentisterie, l'ophtalmologie, la pédiatrie, le centre de radiologie. Une enveloppe, s'élevant à
Ar 3 milliards, est déboursée pour financer les travaux de construction.
“Cette formation sanitaire est mise en place dans le but de diversifier et d'améliorer les soins dispensés aux habitants de Brickaville et des districts périphériques, explique le ministre de la Santé et du planning familial, Jean Louis Robinson, samedi, au cours de la pose de la première pierre.
Comme elle sera bâtie sur une hauteur, la nouvelle infrastructure échappe aux inondations en cas de fortes pluies ou de cyclone.
“A chaque saison de pluies, tout le centre patauge dans l'eau, fait savoir un médecin de l'ancien hôpital de Brickaville. “Or, les malades sont nombreux pendant cette période propice aux maladies émergentes, telles que le paludisme, le diarrhée, ou la grippe”, ajoute-t-il. »
Cependant, nous n’avons jamais entendu parler de cette structure et les quelques examens complémentaires demandés ont été effectués à Tamatave…
Lisons encore l’Express de Madagascar du 04-11-2005 :
« En attendant, le CHD I actuel, se trouvant dans un état de délabrement total, sera réhabilité. “Le plan de l’enceinte sera modifié pour que les pharmacies, ou encore la dentisterie, soient plus visibles et accessibles au plus grand nombre”, déclare le ministre.
Desservant près de 29 000 habitants, ce CHD I se trouve dans un endroit plutôt humide. “Il est souvent confronté à des problèmes d’infiltrations, notamment pendant la période des pluies, et tout le monde patauge dans l’eau”, explique le médecin inspecteur de Brickaville.
Résultat : la salle de dentisterie est surélevée de un mètre par rapport au sol, pour que les appareils ne soient pas endommagés par l'eau stagnante. La hauteur sous plafond ne suit pas, alors, les normes internationales.
“Les travaux de réhabilitation démarreront bientôt. Les changements seront visibles d’ici trois à six mois”, confie le docteur Jean-Louis Robinson. »
Force est de constater que depuis 2006, la situation sanitaire du CHD I ne s’est pas améliorée, loin s’en faut !....
3. Le CHD I
L’hôpital est situé dans la ville. Il s’intègre dans un ensemble sanitaire regroupant le CSB 2,
la dentisterie, la maternité et le CRENI, ainsi que les différents bureaux et logements.
C’est une structure répartie sur un rez-de-chaussée surélevé et un étage.
• Le rez-de-chaussée comprend la salle de soins, lieu de passage entre l’avant et l’arrière du bâtiment ; le laboratoire ; la pharmacie et deux cabinets de consultation.
Les salles d’attente sont situées à l’extérieur, sous le préau.
• L’étage comprend deux salles d’hospitalisation (une pour enfants, l’autre pour adultes) ; une salle de garde pour l’infirmière ; les toilettes.
• Le bâtiment est entouré d’une bande de terrain boueuse et jonchée de détritus (flacons de perfusion, emballages de médicaments vides, sacs plastiques en tout genre…)
• D’autres bâtiments sont attenants : Maternité et Centre de Récupération Nutritionnelle Intensive (CRENI).
• L’article de 2006 pourrait être écrit cette année sans que l’on ait à modifier une simple virgule !
4. Les soins
L’essentiel de notre activité s’est résumé à la dispensation de consultations. Cinq visites à domicile ont été effectuées.
Une annonce radiophonique avait été faite quelques jours avant notre arrivée, afin de sensibiliser la population.
En cinq jours, plus de 200 consultations ont été effectuées.
Ces consultations étaient gratuites de notre part, mais nous avons appris le dernier jour qu’en fait, les patients payaient 2 000 Ar au médecin-chef….
Il est fort probable que ce coût a limité l’accès aux soins des plus démunis.
5. Les pathologies
A l’inverse de Marotsiriry, où nous avions diagnostiqué de nombreux cas de paludisme et de bilharziose, les pathologies les plus fréquentes se sont révélées être des algies articulaires, des hypertensions artérielles, des pathologies abdominales non parasitaires.
Sur le plan infectieux, nous avons été amenés à voir de nombreuses infections respiratoires (hiver oblige), une quasi-absence de paludisme, de dengue ou de chikungunya.
Enfin aucune grippe aviaire ou porcine n’a été diagnostiquée.
Quelques cas de malformations ont été vus (hydrocéphalie, microcéphalie…)
Il est d’ailleurs intéressant de noter que Brickaville se singularise par la présence de cas spéciaux de malformations (siamois, enfant de 9 ans sans organes sexuels…) : le Pr Lalatiana de Tananarive explique la surprenante fréquence de cas de malformation dans la brousse par certaines habitudes de consommation de tisane ou « tambavy » non contrôlée scientifiquement. Il évoque également la consanguinité.
Nous avons été confrontés à des cas de dénutrition sévère, notamment un enfant de 7 ans pesant 9 kilogrammes, qui a bénéficié d’une hospitalisation au CRENI attenant.
Carence nutritionnelle sévère chez un enfant de 7 ans
Ce centre dispose d’un personnel compétent, attentif, et pour qui les notions d’hygiène semblent être plus importantes qu’à l’hôpital, même si une mère dont nous avions hospitalisé l’enfant ne l’avait toujours pas lavé, après 24 heures …
Quelques tumeurs ont nécessité une exploration radiologique ou échographique.
La médiocrité radiologique d’une tumeur du genou nous a consternés.
Nous ne disposions d’aucune possibilité d’analyse biologique ou de Test de Diagnostic Rapide (paludisme) au sein de l’hôpital. Seule était pratiquée la recherche de BK dans les crachats.
6. Les médicaments
L’hôpital dispose d’une pharmacie communautaire où les patients, à la fin de la consultation, peuvent acheter les médicaments.
Nous avons tenté, dans la mesure de notre dotation personnelle, de donner gratuitement les traitements. Cependant, nous avons été assez vite démunis en antibiotiques à large spectre et antalgiques de palier I ; les patients devaient donc se fournir à la pharmacie.
Brickaville dispose également de plusieurs distributeurs pharmaceutiques assez bien échantillonnés, ce qui nous a permis, finalement, de travailler dans des conditions satisfaisantes (si l’on exclut bien sur le fait que nous ne pouvions assurer la totale gratuité de notre action…Mais le médecin-chef l’avait déjà largement écornée…)
7. L’hygiène
C’est un véritable désastre !
Tout est sale, les murs, le plafond, les sols, les meubles, les instruments, le matériel !
Tout est vétuste et laissé à l’abandon, sans entretien !
Pas d’eau au lavabo du cabinet (et de toute façon, pas de robinet ni d’écoulement !)
L’hygiène est totalement absente, même chez le personnel soignant.
Nous avons amené notre bidon d’eau et notre savon pour nous laver les mains entre chaque consultation.
La salle de soins, espace censé être préservé, est le point de passage entre l’avant et l’arrière du bâtiment.
Lors des fortes pluies (pluriquotidiennes…), l’abord principal de l’hôpital est inondé et boueux, donc les patients passent par la rue arrière pavée et franchissent allègrement la salle de soins avec les pieds ou les chaussures sales, dans la plus profonde indifférence du personnel !
Nous avons vu dans cette salle un patient tuberculeux présentant une hémoptysie très abondante et crachant du sang dans un haricot en ferraille rouillée pendant que des gamins passaient et repassaient devant lui sans la moindre remontrance !
Il nous a fallu batailler pendant notre présence pour imposer un lavage du sol et de la table d’examen.
Nous avons obtenu, seulement au bout de 4 jours, leur nettoyage avec de la Javel que nous avions amenée.
Enfin, nous avions acheté des savons que nous avons distribués lors des consultations.
8. Le médecin-chef
Il est très difficile de juger sa compétence professionnelle, puisqu’il a bénéficié d’une semaine de « vacances » pendant notre présence…
Des « on-dit » nous affirment qu’il n’examine jamais les patients, mais dispense les traitements en fonction de l’interrogatoire.
Nous sommes enclins à le croire, devant la mine effrayée des patients à qui nous demandions de se déshabiller de s’allonger sur la table d’examen !...
Son salaire mensuel est de 410 000 Ar (160 euros).
En comparaison, le SMIC malgache est actuellement de 60 000 Ar (24 Euros).
Avant notre arrivée, il travaillait avec un tensiomètre aux valeurs fantaisistes, un VIDAL de 1988.
9. Le CSB 2 d’Imaty
Lors de notre séjour, nous avons eu l’occasion de visiter le CSB 2 d’une bourgade située à 12 kilomètres d’Ambositra, entre Antsirabe et Fianarantsoa.
Ce CSB 2 appartient à une congrégation religieuse.
En quelques années, le centre s’est doté d’une structure médicale de pointe, avec échographe, couveuse pour prématuré, et souhaite développer une maternité et une clinique !
Le médecin est payé par la congrégation (125 Euros mensuels), et travaille dans des conditions remarquables.
L’hygiène est omniprésente, et le personnel excessivement scrupuleux veille à la bonne tenue du centre.
Le problème reste l’approvisionnement en médicaments, puisque le dispensaire compte beaucoup sur les dons, devenus plus rares depuis l’avènement de la loi « Bachelot ».
Nous sommes cependant à des années-lumière de la structure publique de Brickaville !
Brickaville est une ville pauvre, très pauvre, où la misère s’est accrue depuis la fermeture de la distillerie.
Brickaville est une ville sale, très sale, où les infrastructures se dégradent inexorablement.
Nous avons travaillé dans des conditions très difficiles, climatiques et sanitaires, avec une absence de moyens criante !
Il est indéniable que le personnel d’une entité publique ne s’investit pas dans son outil de travail et que sa dégradation ne provoque aucun sursaut d’amélioration.
L’intérêt individuel prend le dessus sur l’intérêt collectif.
La morale est le régulateur majeur, elle permet de conditionner les humains à se priver d'un intérêt individuel au profit de la collectivité C’est le cas des sociétés primitives, et certainement pas de nos sociétés actuelles pour lesquelles le bien individuel est prédominant.
Mais nous devons persévérer dans nos actions d’éducation et de soins, car de notre obstination et notre dévouement peut naître une conscientisation qui saura faire évoluer la situation sanitaire de ce pays magnifique, à l’instar de la politique développée par le CSB 2 d’Imaty !
Pierre Fournier
Août 2009